PREMIER CHAPITRE

L'Internet, forme nouvelle ou nouvel outil de

 mobilisation?

 

 

 

La première des question à laquelle nous devons apporter une réponse est l'apport de l'Internet en termes de mobilisation sociale, de mouvements clairs et définis de la société civile. Pétitions, grèves ou manifestations ne sont pas des objets nouveaux, mais le réseau international pourrait leur donner un nouveau visage. De tels mouvements, initiés, développés ou publicisés sur le réseau, existent déjà. Nous avons décidé de nous intéresser à deux mouvements précis et ciblés, pour nous permettre de les confronter aux différentes théories sur la mobilisation sociale et les transformations induites par l'Internet.

Le premier de ces mouvements est le collectif Sans Nous, mouvement spontané de jeunes gens refusant le Service National, et leur intégration sous les drapeaux du fait d'une réforme qui les oubliait. Le second mouvement est celui provoqué par le naufrage de l'Erika, mobilisation inédite mêlant citoyens, collectivités locales et associations, et utilisant l'Internet comme pivot de leur organisation, puis de leurs revendications.

Nous verrons enfin dans une troisième sous partie quelles conclusions on peut tirer de l'affrontement de ces deux mouvements au savoir théorique.

 

A) L'exemple éphémère de Sans Nous

           

                Le collectif Sans Nous est un premier excellent exemple de mobilisation sociale ultra-spécialisée, et pour laquelle l'Internet a joué un rôle indéniable. Mais comme nous allons le voir, construire un tel mouvement sur la base unique du réseau était impossible.


 

Histoire et objectifs du mouvement

 

En 1996, Jacques Chirac décide de professionnaliser l'armée. Sans véritable débat parlementaire[1], cette réforme ne précise pas encore quelles seront les modalités  de la période de transition.

Quelques mois plus tard, la loi de programmation militaire précise les choses: la conscription est annulée pour les hommes nés après 1979. Un «réservoir de sursitaires» est tout de même conservé: les jeunes nés avant 79 continuent d'effectuer leurs 10 mois sous les drapeaux, jusqu'au 1er Janvier 2003. Ceux qui arrivent à repousser leur incorporation au delà de cette date sont libérés de leurs obligations militaires. "Il y a moins que jamais égalité au sein des classes d'âge" selon le site du collectif.

En décembre 1999, la révolte commence. Les appelés traînent les pieds. Les insoumissions augmentent, mais elles sont maquillées par des exemptions «P3» (problèmes psychologiques), et des congés maladie (PATC). Des pétitions circulent sur Internet, recueillant des dizaines de milliers de signatures.

 

C'est en mars 2000, à la suite d'une grande pétition lancée par le défunt webzine "Don Quichotte", que le collectif Sans Nous et son site Internet[2] sont créés par de jeunes gens s'étant rencontrés sur divers forums traitant du sujet. Il est tout d'abord basé exclusivement sur l'Internet, centralisé à Paris. Il disposera cependant rapidement de relais dans une grande majorité de régions françaises (42% des départements couverts). Sont recrutés par le biais du site des "correspondants/coordinateurs" disposant d'un numéro de téléphone et d'une adresse e-mail.

Il a plusieurs objectifs. Le premier est, par le relais du site web (forums, listes de diffusion, etc.), d'informer les sursitaires sur le service et ses statistiques, leurs droits et ceux des sursitaires, les différentes "combines" leur permettant d'être exemptés (reports d'incorporation et objection sans poste). C'est à ce titre qu'il appelle à l'insoumission complète, relayant l'information –invérifiable- selon laquelle les appelés absents des casernes n'étaient plus des déserteurs mais exemptés de fait. Le second objectif est apparu par la suite, avec le développement et la structuration du mouvement: il est purement et simplement de demander aux pouvoirs publics l'abandon pur et simple de tout appel de sursitaire, la libération de tous les appelés en faisant la demande, et l'abandon des poursuites menées contre les déserteurs.


 

 

Le rôle primordial de l'Internet dans la constitution du réseau de mobilisation

 

Il est indéniable que l'Internet a joué un rôle majeur dans la structuration du mouvement, l'agrégation et la publicisation des demandes.

Le mouvement concerne effectivement une "cible" très floue, une masse totalement éclatée de jeunes gens, dans des situations aussi diverses que comparables. Etudiants nés avant 79 et incorporables, tentant vainement de repousser leurs études pour échapper à une obligation que la réforme a fait apparaître comme tout à fait inégalitaire, ou jeunes travailleurs risquant de devoir quitter leur emploi pour 10 mois sous les drapeaux; les cas sont multiples, différents, difficile à cerner. Il semble alors difficile de constituer, en l'absence d'intérêt de la part des syndicats traditionnels et face à une "Grande Muette" qui mérite sans doute son surnom, un véritable mouvement structuré et puissant, capable de faire entendre sa voix, de centraliser l'information, de la faire circuler, d'agréger les mécontentements.

Le territoire français n'est pas une usine: pas de lieu où distribuer des tracts, pas d'espace de global de discussion. Où faire entendre sa voix? L'Internet a été cette place, cet endroit virtuel de rencontre, d'affrontement des expériences, de recrutement.

Sur la base de forums, où les déçus de la réforme entretenaient des contacts réguliers et partageaient leurs diverses expériences, une force plus concrète a fini par se constituer. Une poignée de jeunes hommes décident de prendre les choses en main, de trouver le moyen de maximiser la publicisation de leurs revendications. Partageant leurs compétences, ils créent un site Internet et commencent à "recruter".

Le bouche à oreille, et surtout l'e-mail à e-mail, fonctionnent bien et beaucoup rejoignent les rangs de cette petite armée refusant sans condition le Service National. Les actions, relayées par le site et ses divers forums et listes de diffusion, se multiplient: la première grève nationale a lieu le 13 mai et rassemble à Paris plus de 2000 personnes.

 

L'Internet a permis, en l'absence de médiations traditionnelle (syndicat, association) et dans un temps relativement court, de catalyser des demandes éparses qui probablement jamais ne se seraient rencontrées sans cet intermédiaire primordial.  Il a permis de constituer un groupe de "victimes" de la politique militaire étatique, premier pas vers la reconnaissance par le grand public. Il a permis, grâce au relais des médias traditionnels que nous étudieront plus loin, de mettre en lumière un problème sourd et souterrain auquel peu prêtaient attention, de rendre plus compréhensible à tous les conséquences d'une réforme accueillie en bloc par une population générale qui lui était initialement plutôt favorable.

Il a permis la nationalisation du mouvement avec le recrutement, par le truchement unique décrit plus haut de l'Internet, de coordinateurs locaux, qui eux aussi ont joué un rôle de relais informatif de toute première importance. Les forums et listes de diffusion ont été un outil particulièrement efficace d'information, arme redoutable dans le cas d'une mobilisation sociale contre une institution, l'armée, par définition secrète et fermée au débat. Arme encore plus redoutable face à des gouvernements que les règles primordiales de la démocratie obligent à constamment faire bon usage de l'information, de son relatif contrôle, de leur image.

Gwendal Prioul, le coordinateur rennais rencontré dans le cadre de ce mémoire dit à ce propos: "Là, c'est des gens que tu ne vois pas tous les jours, il n'y a pas de lieu commun. Du coup, nous, on avait une technique: les gens qui t'appelaient avaient pour la plupart trouvé ton numéro de téléphone sur Internet. Parce que sur les affiches, on le mettait pas, on mettait juste l'adresse du site ou le lieu de rendez-vous… Si ils avaient possibilité d'aller voir le site régulièrement, on le tenait à jour, on mettait ce qu'on faisait. Sinon, je demandais à la personne de m'écrire [par e-mail], je gardait l'adresse que je ne connaissais pas avant; et je faisais une mailing list, "prochaine manif' à Paris…", j'envoyais direct."


 

L'Internet, un outil insuffisant: le rôle des médias traditionnels et les limites du virtuel

 

L'Internet a certes eu un rôle très important dans le surgissement et la structuration du mouvement. Mais ce dernier n'aurait sans aucun doute pas eu l'écho qu'il a eu sans le relais primordial qu'a constitué la reprise par les médias traditionnels de cette nouveauté sociale, de cette curiosité.

Il était bien sûr important de toucher les personnes directement touchées par le problème. Un grand nombre d'étudiants ont accès ou peuvent facilement avoir accès au réseau. Il n'en va pas de même pour les travailleurs, qui ne sont pas tous dans la même position. Le coordinateur rennais déjà cité explique: "Il y avait aussi beaucoup de CDD et de CDI qui n'y avaient pas forcément accès. J'ai vu un mec, peintre en bâtiment, partir au service. Il a été appelé très tard au trois jours, et quand c'est comme ça tu commences à oublier le service, tu t'installes dans ton travail…"

Le succès de la cause devait donc nécessairement passer par le relais de médias pouvant toucher un plus large public, directement concerné ou non par le problème. A l'époque encore très friand de cet "esprit start-up" qu'on ne trouvait alors que dans le monde économique, ils ont très vite porté un intérêt réel à Sans Nous. Qui lui aussi bénéficiait de ce même esprit, mais dans un cadre nouveau et très différent du monde de l'entreprise. "Les médias étaient séduits par la remise en question du côté très…militaire. Remettre en question la Grande Muette; "enfin des jeunes qui…". C'était séduisant de jouer là dessus, c'est pour ça qu'on a pas eu trop de mal."

On peut en cela confirmer les thèses de Dominique Wolton sur l'utilité de lé télévision, et au delà des médias traditionnels[3]. Ils activent selon lui le lien social, et permettent plus clairement que l'Internet une articulation nécessaire entre un individualisme gage d'intelligence critique et un collectif formant une société plus ou moins unie.

Mais ces médias peuvent tout autant jouer leur rôle de relais qu'ils peuvent constituer un prisme déformant. Susciter l'intérêt d'une audience la plus large possible nécessite d'attiser au mieux sa curiosité, et dans le cas de mouvements sociaux, ce qui lui permettra de "sympathiser" avec les mécontents. Nous l'avons vu, le problème posé par la réforme concernait tout autant des étudiants que des travailleurs. Les médias, en période de sortie de crise, se sont focalisés sur cette deuxième catégorie. Le chômage toujours culminant à un niveau élevé, obliger un travailleur à quitter son emploi pour 10 mois d'un service, que beaucoup considéraient déjà comme inutile, frappe plus ou mieux l'opinion que les malheurs estudiantins.

"Les médias ont annoncé la fin du service mais ils ne sont pas rentrés dans les détails. Ils  bien relayé le truc, mais ils n'ont relayé que ce qu'ils voulaient. J'ai vu des gens, j'en vois encore, qui me disent "je croyais que c'était arrêté, ah bon il y en a qui partent encore?" "

L'Internet n'était donc pas un outil suffisant pour faire accéder les demandes de Sans Nous à l'espace public national. Il a eu besoin du relais des médias. Mais ceux-ci ont quelque peu déformé la cause initiale, ont mis l'accent sur ce qu'ils pensaient être le plus vendeur ou frappant, ce qui nous le verrons n'a pas été sans conséquences sur la suite du mouvement.

 

De la même façon, il semblait impossible de conserver une quelconque unité au mouvement, de plus en plus large, en se contentant de rencontres virtuelles, de discussions sur le forum du site. On ne discute jamais aussi bien qu'en présence physique de son interlocuteur, et les organisateurs du mouvement ont très vite compris l'utilité des meetings et assemblées centralisées pour décider de la forme que prendrait la mobilisation.

"Il y a eu une réunion nationale à Paris. Tu vois, l'Internet c'est bien mais au bout d'un moment ça suffit plus pour dialoguer, il faut savoir à qui on parle."

Réel et virtuel ne sont donc pas deux sphères totalement séparées, coupées l'une de l'autre: le virtuel dont l'importance ne cesse pourtant pas de croître a toujours besoin d'un accès au réel pour avoir une quelconque importance ou existence.


 

 

Une mobilisation ciblée et éphémère

 

Sans Nous est une structure particulière. Dès le départ, les organisateurs ont décidé de ne pas adopter la forme légale d'association, juridiquement trop contraignante: Sans Nous est ce qu'ils appellent eux-mêmes un collectif. Cette structure souple, voire molle, permet une liberté totale à l'intérieur du mouvement: pas d'inscription, pas de cotisation, pas de statuts ou d'Assemblées Générales obligatoires. L'indépendance était pour les SN importante: ils ont dans un premier lieu refusé toute récupération syndicale, bien décidés à prendre leur propre insoumission en main. L'Internet et sa structure fondamentalement ouverte, souple et égalitaire, avec la réelle possibilité de court-circuiter le niveau central, renforce cette souplesse. Chacun est libre d'entrer comme il est libre de partir, à tout moment et sans condition. Ce qui ne sera pas sans incidences sur la rapide déliquescence du mouvement.

La manifestation du 13 mai, annoncée et couverte par les médias, avait été devancée de peu par la décision de Lionel Jospin d'exempter de fait tous les titulaires de CDI. Plus tard, le gouvernement octroie deux ans de report supplémentaires aux sursitaires, mesures qui ne règlent toujours pas le problème de milliers d'étudiants encore incorporables, ou obligés de rallonger un peu plus encore leur cursus pour échapper à la caserne.

Le "combat" ne faisait que commencer, mais beaucoup, satisfaits d'avoir obtenu à un titre purement personnel ce qu'ils désiraient, quittent le mouvement. Le coordinateur rennais constate: "Au niveau national, il y a eu 3 ou 4 manifs: il y a eu 2000 personnes à la première, 3200 à la deuxième, la troisième c'était la bérézina. La dernière, l'hécatombe."

 

On peut à ce propos citer les travaux de William Gamson[4], repris par Erik Neveu dans son ouvrage général sur les mouvements sociaux[5]. Gamson a mené une étude sur le besoin de structure stable (définissant une norme de "bureaucratisation" à partir de critères tels  que l'existence de statuts écrits, d'un fichier d'adhérents, d'une structuration hiérarchique) pour la survie d'un mouvement social. Il en ressort que l'organisation, la structuration et l'union, permettent un bien meilleur impact des demandes et une plus grande pérennité de la mobilisation.

En outre, Sans Nous regroupe des personnes aux demandes voisines mais ne constitue pas un groupe à conscience unique. Un autre spécialiste des mouvements sociaux, Charles Tilly[6], définit une organisation par deux variables: la netness  désigne le réseau des sociabilités volontaires (le fait d'intégrer une organisation quelconque), la catness (de "category") désigne des identités catégorielles, c'est à dire la définition de l'individu par son appartenance à tel ou tel groupe. Les deux variables se combinent en catnet, plus ou moins forte selon l'importance des deux variables. Dans le cas de Sans Nous, cette catnet est sans aucun doute faible: pas d'identité catégorielle réelle pour les participants venus d'horizons très différents et intégration faible au collectif, comme le prouve l'essoufflement rapide du mouvement.

Il n'en reste pas moins que, malgré ses déboires, malgré une temporalité clairement inscrite dans le court terme, Sans Nous a réussi une partie de son pari: catalyser des demandes éparses, former une structure réelle grâce à l'Internet et ses facilités, se faire entendre des médias et donc du public large. Et faire plier le gouvernement sur un certain nombre de point.

 

 

 


B) L'autogestion et le lobbying citoyen: l'exemple de l'Erika

 

Sans Nous est un mouvement né contre l'Etat. Les appelés, ou certains d'entre eux, ont choisi l'insoumission, ont contesté une loi aux formes démocratiques, ont demandé aux pouvoir publics de modifier leurs actes.

Le mouvement qui a démarré à la suite du triste échouage de l'Erika, plus citoyen que social, suit un schéma différent. La bulle citoyenne formée à cette occasion ne s'est pas directement attaqué au niveau étatique central, il a constaté les ratés de sa réaction. Avec l'aide de collectivités locales mazoutées ou sympathisantes et de médias bienveillants, elle a pris son destin en main et a décidé d'utiliser ses propres armes contre les pollutions: l'organisation, l'autogestion, l'information voire la propagande.

 

Courte histoire d'un naufrage: les péripéties d'un Etat défaillant.

 

Les quelques lignes qui suivent sont tirées du site de la ville de Concarneau[7], directement touchée par la catastrophe, et dont le site Internet a constitué l'un des excellents pivots grands publics de la publicisation de l' "affaire Erika". Elles constituent une parfaite introduction aux conséquences survenues par sa suite dans la société civile.

"L'Erika est un pétrolier âgé de 25 ans, battant pavillon de complaisance maltais. En 25 ans, il a changé 8 fois de pavillons. Son armateur est italien, le capitaine et l'équipage sont indiens. Total Fina, qui n'a pas hésité à dépenser cet été des millions de francs de campagnes publicitaires dans sa lutte boursière avec Elf, affrète l'Erika. Total Fina réduit ainsi le coût du transport de ses hydrocarbures.

Le 12 décembre dernier [2000], l'Erika se brise en deux et coule en quelques heures au large des côtes bretonnes laissant s'échapper 10 000 des 30 000 tonnes de sa cargaison. Des dizaines de nappes dérivent actuellement vers les côtes; déjà les oiseaux mazoutés se comptent par centaines. Les 20 000 tonnes prisonnières de l'arrière du bateau constituent une véritable bombe à retardement."

 

La réaction immédiate de l'Etat est floue. Jean-Paul Baquiast, animateur du site Admiroute[8], centre de recherche sur l'utilisation de l'Internet par l'Etat, ses administrations ou la société civile, rappelle que l'Etat, en amont ou face à de telles catastrophes, dispose d'un rôle et d'un devoir traditionnels et clairement définis.

Rappelons ceux-ci et comparons au rôle effectif de l'état dans chaque phase de la crise. En amont, il négocie ou édicte les textes protecteurs, les fait évoluer, les applique (Droit maritime: Conventions internationales, lois, règlements, décisions individuelles). A ce titre, il assure le contrôle de leur application et fait poursuivre les contrevenants.

Dans ce cas, les droits internationaux comme nationaux sont assez flous et facilement contournés par des Etats peu regardants à l'état des navires battant leur pavillon. L'Erika qui comme nous l'avons vu battait pavillon Maltais, était dans un état déplorable au moment du naufrage. Les habitants des côtes souillées par l'or noir pouvaient légitimement affirmer que l'Etat n'avait ici peut-être pas convenablement joué son rôle: le bâtiment avait certes été contrôlé, mais de manière manifestement insuffisante. La France, et au travers d'elle l'Europe, n'a pas su protéger ses côtes des bâtiment délabrés qui souillent finalement assez régulièrement nos côtes. Argument qui reviendra comme un leitmotiv et sera bien entendu. 

Il a en outre la charge d'élaborer les stratégies de prévention ou de réponse aux crises, en mettant en place des moyens civils et militaires adéquats (Plans Orsec, plans Polmar terre et Polmar mer, par exemple). Ce fut fait, dans une urgence toute relative pourrait-on dire, mais les résultats furent plus que discutables. On se souvient au premiers jours de la crise des déclarations hésitantes mais objectives d'une Dominique Voynet prise entre le devoir d'analyser au mieux les conséquences qu'une telle catastrophe pourrait avoir et l'impératif médiatique de sympathie complète avec les populations touchées.

On se souvient aussi et surtout que le plan Polmar, destiné à cibler la mise en oeuvre des moyens évoqués plus haut de manière stratégique et quasi-militaire, a été un échec partiel.

Un avis du Conseil économique et social[9] note: "Dans les jours qui ont suivi la catastrophe et en particulier au moment de l’arrivée des premières galettes de fioul sur Belle-Ile, le CEDRE [centre de recherche destiné à appuyer par son expertise technique les exécutants du plan Polmar] reconnaît n’avoir pas eu les moyens suffisants pour répondre à l’ensemble des sollicitations dont il a été l’objet. Il n’a pas pu notamment gérer la situation auprès des médias qui ont recueilli simultanément auprès des différents intervenants du plan POL MAR des indications partielles, voire partiales et souvent contradictoires qui ont permis de développer dans la population un sentiment d’impréparation et d’improvisation face à une situation de crise."

 

L'Etat a d'autres rôles, en aval, dont nous verrons les déficiences plus en détails plus loin. En cas de besoin, il assure ou valide l'expertise technique (suivi des niveaux de pollution, par exemple). Le rôle d'Analityka prouvera qu'il a là aussi partiellement manqué à son devoir. Il doit informer et alerter au mieux les populations, mais ce sont ces dernières qui ont le mieux organisé leur propre système d'information face aux carences d'un Etat dépassé.


 

La réaction citoyenne: la lutte pour l'information, contre la pollution, contre les pollueurs.

 

La catastrophe de l'Erika sera en effet le point de départ de plusieurs types d'opérations, diverses mais ayant toutes pour point commun l'utilisation illimitée des moyens mis à la disposition par Internet pour le contrôle et la diffusion de l'information, centrale tout au long de la crise. Cette mobilisation ne se contentera pas de transmettre une demande aux politiques. Associations écologistes, militants citoyens, bénévoles, outragés, communes touchées par la pollution auront mené un combat acharné contre la pollution des côtes et les pollueurs.

L'Internet s'est très tôt révélé être, pour les populations touchées ou sympathisantes, le meilleur moyen de dépasser les imprécisions et insuffisances des médias nationaux. Insuffisances que l'on doit d'ailleurs considérer comme logiques: l'Erika était certes une catastrophe écologique d'ampleur importante, mais pas assez majeure pour truster les unes durant des mois. Il a eu pour rôle de permettre à l'information, arme importante de toutes les luttes, de prendre plusieurs visages, de multiplier ses sources. L'information institutionnelle –presse régionale ou nationale, télévision ou radio- entrait en concurrence avec une information beaucoup plus directe, tout en la relayant (Le Télégramme, Ouest France). Les citoyens eux-mêmes, avec ou sans l'aide ou le soutien des collectivités locales impliquées, créaient leurs propres espaces d'information, de discussion, d'interrogation.

Ils organisaient la lutte physique contre le mazout par le recrutement massif de bénévoles de la France entière, la rationalisation de leur "utilisation" en fonction des besoins locaux réels, besoins transmis généralement par le biais de l'Internet.

 

Le site Radio-Phare[10], existant bien avant la catastrophe, se rend très vite compte de l'intérêt de l'Internet dans le travail coopératif, la mise en lumière d'interrogations, l'utilisation d'une information que lui seul pouvait retraiter, la propagation d'accusations et demandes citoyennes. Dès le 22 décembre, le site met en place une audition publique rassemblant de futurs sinistré probables, mais seulement eux. Le 29 décembre, les politiques et la presse traditionnelle s'intéressent au second audit mis en place: l'effet de tribune commence.

Radio Phare met aussi en place au travers de l'Internet un système organisé de surveillance des pollutions côtières. Interviennent des bénévoles et représentants du monde scientifique, qui utilisent Radio Phare comme pivot de leur travail. Radio Phare a alors décidé de créer ou structurer un réseaux diffus d'agences du même type.

Les pouvoirs publics locaux accueilleront d'un mauvais œil, selon le responsable Olivier Zablocki,  l'émergence de cette structure citoyenne. Radio Phare ne pourra compter que sur elle-même et ses deux cents volontaires. Selon les propres mots du même M. Zlabocki: "nous avons été pertinents pendant trois semaines. Je ne doute pas que la prochaine fois nous le seront pendant trois mois, la prochaine fois encore pendant trois ans; et dans cinq ans l'ensemble du paysage aura été transformé avec une société civile en ligne avec laquelle il faudra sérieusement compter".

Comme le rapportait Philippe Tarnier pour Libération.com le 21 janvier 2000, le site Pays-Blanc[11], dans la presqu'île de Guérande, est devenu en quelques semaines indispensable : recruter les volontaires au nettoyage via l'édition en ligne d'un formulaire d'inscription, mettre à jour en temps réel la carte des zones touchées.

Son responsable Julien Bedane déclarait à l'époque: «Nous avons évité que les standards téléphoniques des mairies ne soient saturés d'appels, en les relayant efficacement. Chaque matin, nous faisons le point de la situation avec elles. Nous sommes en relation avec le PC de crise de La Baule. Dès qu'ils nous adressent leurs besoins en volontaires, nous consultons nos listes, et leur proposons des noms, en fonction de critères comme la proximité géographique. On met en garde contre les initiatives individuelles, qui irritent les pouvoirs publics. C'est idiot à dire, mais le travail de nettoyage nécessite un bon encadrement, pour éviter de faire n'importe quoi et d'aggraver la situation».

Le bilan d'activité est plus qu'encourageant. Grâce à un gros coup de pouce des médias, plus de 300 000 connexions avaient en janvier 2000 été enregistrées, et l'aventure ne faisait que commencer.

Autre action d'un type quelque peu différent: un collectif de lutte contre la pollution a été mis en place. Le Collectif Citoyen Anti Marées Noires[12] constitue un autre pivot d'information sur l'affaire. Outil de débat et de demande citoyens, il se propose de mettre en relations les citoyens et leurs avis, de les informer au mieux sur divers aspect de la lutte –écologie, politique, sanitaire, etc. Une charte est créée, les demandes sont claires. Le site mareenoire.com[13] est un autre site purement citoyen consacré à la lutte contre les pollutions maritimes –Erika bien sur mais aussi Ievoli Sun. Ses objectifs sont eux aussi clairement affichés. En premier lieu, lutter dans le court et moyen terme contre les marées noires par une meilleure organisation du bénévolat et la mise en relation des compétences de chacun via un forum créé pour l'occasion.

 

La lutte pour l'information a pris un autre tournant critique lorsque l'"Affaire Analytika" est apparue. Analytika est un laboratoire indépendant fondé par Bernard Tailliez, qui a dès les débuts de la crise travaillé à l'analyse chimique de la cargaison de l'Erika, déterminante pour deux raisons: les bénévoles impliqués dans le nettoyage des côtes courraient peut-être un risque sanitaire, et la composition du produit échoué pouvait avoir des conséquences juridiques importantes. Comme l'affirme le sociologue –engagé- Hervé le Crosnier, de l'université de Caen: "Mesure-t-on les responsabilités écrasantes des pouvoirs publics et notamment des hauts responsables de l'Etat, le Préfet chargé du plan POLMAR, qui savait et qui a volontairement rayé la mention "cancérigène" des consignes (article dans le journal "Le Monde"), la Ministre de l'Environnement, qui utilise le terme médical "carcinogène" plutôt que le populaire "cancérigène" pour cacher l'inaction de son gouvernement ?"

Il ajoute: "Une multinationale dont le capital est possédé majoritairement par l'Etat ferait du trafic de contrebande de produits qu'une directive européenne interdit de transporter et demande d'éliminer au plus près du lieu de production. On a vu un gouvernement couvrir, y compris pour que l'Union Européenne ne se mêle pas de cette affaire."

Le patron du petit laboratoire Analytika et son équipe engagent la lutte contre les diverses analyses officielles: non, le produit analysé n'est pas ce que Total affirme qu'il est, et oui, il est cancérigène. Il est contredit, par un rapport d'enquête parlementaire et la plupart des autres experts, mais utilise le site Internet de son laboratoire pour publier son analyse, ses conclusions. L'indépendant tient bon, fait beaucoup parler de lui, et quelques mois plus tard, le 15 août, le docteur André Cicolella, ingénieur à l’INERIS (Institut national de l’environnement industriel et des risques), qui a mené plusieurs recherches sur la marée noire pour le gouvernement, le contacte. "Le ministère de l’Environnement nous a demandé de nous poser la même question que Bernard Tailliez et de reproduire les analyses menées par son laboratoire". Ce qui est un premier pas vers la reconnaissance officielle. 

Les experts se battent toujours, mais l'Internet a permis le surgissement d'une contre-analyse capitale, d'une expertise privée, contradiction qui a obligé l'Etat à revoir un peu plus encore sa politique de précaution et ses liens directs et problématiques avec les multinationales.

 

L'information a connu durant cette crise un troisième rôle majeur, non plus dans la lutte contre la pollution mais dans la lutte contre les pollueurs eux-même.

TotalFina a au début de l'affaire adopté un profil innocent et désintéressé, niant sa responsabilité dans le naufrage d'un navire transportant pourtant des produits toxiques pour son compte. Cette mauvaise gestion de l'image a suscité de vives réactions, et de nombreux appels au boycott ont très vite fleuri sur la toile.

Une majorité d'internautes a reçu, durant les premiers mois de l'année 2000, au moins un e-mail anti-Total. Suivant le principe de diffusion exponentielle du "virus informationnel" permis par l'e-mail, les messages appelant au boycott se sont multipliés. Beaucoup de ces messages comprenaient en fichier attaché des photos truquée, publicités détournées ("Nous n'irons plus chez Total et ce n'est pas un hasard "), moquant l'image du pétrolier.

Une autre arme utilisée par les contestataires fut celle du "spamming": beaucoup de sites préconisaient de noyer les boites e-mails personnels de divers responsables ou faxs de l'entreprise de milliers de messages. Les sites anti-Total se sont multipliés avec une rapidité étonnante, chacun mettant à la disposition des visiteurs un panel d'outils permettant de s'impliquer: pétitions en ligne, images détournées à diffuser, autocollants à imprimer, etc.

Une véritable campagne d'information/désinformation débutait, atteignant son paroxysme lors de la diffusion d'un message ayant circulé début janvier 2000 avec en introduction ce commentaire anonyme : "Instructif ! [voila] comment la multinationale pétrolière responsable de la marée noire tente d'étouffer l'expression citoyenne". S'en suit une présumée discussion par mail entre cadres dirigeants de TotalFina à propos d'une pétition en ligne appelant au boycott des produits Total. Le prétendu échange de mails, daté du 3 janvier 2000, concerne une dizaine de hauts responsables du groupe, dont il est possible de découvrir les noms sur leurs adresses e-mail en copie conforme. Parmi les destinataires, on trouve le PDG Thierry Desmarest, mais celui n'intervient pas dans l'échange de mails. La discussion porte sur les moyens de contrer une pétition qui circule actuellement sur l'Internet. Les propositions avancées sont assez surprenantes: recours à la justice, appel aux Renseignements généraux pour retrouver l'auteur du texte, proposition de lancer une campagne de désinformation. Les responsables cités appartiennent soit au comité exécutif soit au comité directeur du groupe. Le groupe n'a pas l'intention de porter plainte. Une attitude raisonnable aussi, tant les pistes du mail semblent se perdre dans les limbes du Net.

Cette campagne -propagande?- massive, aura un effet dévastateur sur l'image de Total qui n'a pas su gérer correctement la crise dont il était pourtant le responsable désigné. Selon un sondage Ipsos[14], "Sept Français sur dix ont aujourd'hui une mauvaise image de Total-Elf-Fina. Avec un indice d'image de –50, le groupe pétrolier arrive bon dernier du palmarès des grandes entreprises françaises. Sa chute est d'ailleurs vertigineuse : de +33 en octobre dernier, l'indice passe à  -18 en janvier et -50 aujourd'hui."

Cela a obligé son PDG Thierry Desmarest, a passer d'une indifférence presque totale aux conséquences du naufrage (jusqu'au 23 décembre 2000: Total n'est pas responsable mais met quelques moyens  matériels à disposition pour le nettoyage des côtes) à une politique plus soucieuse de redresser une image terrible d'entreprise incivique et irresponsable. Les moyens mis à la disposition par la multinationale se font plus lourds (on passe l'irresponsabilité totale à 700 millions de francs en quelques mois), le profil plus bas. L'Etat finit par imposer à TotalFina, poussé par une opinion chauffée à blanc, le financement du pompage de l'épave. Comble du comble, la multinationale propose ses propres solutions pour améliorer la sécurité du transport maritime de produits dangereux.

 

Ce lobbying n'est pas d'un type tout à fait nouveau. L'échouage de l'Amoco Cadiz en 1978 avait déjà provoqué une grande campagne contre Shell, une réaction citoyenne forte[15]. Mais l'Internet est une arme puissante. Elle permet un lobbying qui, à la place d'un acteur défaillant -l'Etat-, face à des acteurs trop puissants –une multinationale-, donne plus de place à des acteurs souvent négligés par le plus traditionnel lobbying de connivence (dit "de couloir", c'est à dire institutionnalisé), décrit par Eric Dacheux dans son ouvrage sur les associations dans l'espace public européen[16].

Il a surtout permis une organisation de la société civile proche de l'autogestion, modèle qui a prouvé son efficacité dans la situation de crise urgente que fut l'échouage de l'Erika.

 


C) La place des cyber mouvements dans les sciences sociales

 

            Il reste difficile après l'étude des deux mouvements choisis de leur trouver une place nette dans la large étendue de théories des sciences sociales sur la mobilisation sociale. Il reste difficile de connaître quel est l'apport réel de l'Internet, s'il modifie profondément le déroulement de telles mobilisations ou s'il ne fait que les aider. C'est le propos de ce troisième sous-chapitre, dans lequel nous essaierons de déterminer la place de la nouveauté dans ces nouvelles formes de mobilisation citoyenne, la place de l'Internet dans leur déroulement; de poser les problèmes qu'il pourrait induire.


 

L'Internet: un outil intégré à un panel large de moyens d'action

 

Sans nous ou l'affaire de l'Erika ont incontestablement mis en avant le rôle primordial du réseau dans leur constitution et leur développement. Il est sans aucun doute une arme puissante de publicité et d'organisation.

Comme nous l'avons vu dans le cas des Sans Nous, l'Internet permet l'agrégation de demandes sourdes, sans l'intermédiaire de structures lourdes et hiérarchisées. Les personnes "soulevant" le problème, et disposant d'un accès à l'Internet, peuvent, relativement facilement, faire accéder leur mécontentement à un espace de débat aussi large que le réseau compte de connectés. Le savoir technique n'est pas même requis: le même exemple de Sans Nous prouve que le partage des savoirs et compétences est aisé. Comme le note notre coordinateur rennais déjà cité: "L'astuce aussi, si ça a été créé sur Internet, c'est que les mecs, des travailleurs, ont bénéficié de l'effet "start up". Les gars avaient un super job, dans une start up, ça marche bien, et puis tout à coup, merde, il y a le service. C'était des gens qui bossaient dans des boîtes d'informatique: le mec qui a fait le site national connaissait bien le truc…". On a le même problème qu'un informaticien, on a des compétences à lui proposer, lui aussi: monter un site Internet correct, mettre en place une pétition devient alors un exercice facile.

L'Internet peut mettre en rapport mieux et plus facilement que tout autre moyen de communication des personnes partageant les mêmes centres d'intérêt, les mêmes opinions, les mêmes mécontentements. Agréger ces mécontentements ne suffit pas à créer un mouvement, mais c'est un premier pas capital vers la constitution d'un groupe de victimes ou demandeurs, qui ensuite pourront utiliser tous les moyens nécessaires à la publicisation de leur cause.

Parce qu'il est un média ouvert, à tous et à tout, il permet l'accès à un média puissant. Média qui, Total Fina l'a appris à ses dépend, peut constituer une arme redoutable, capable sinon de se mettre à niveau des armées publicitaires de multinationales puissantes, pour le moins d'allumer de puissants contre-feux. Mais il est aussi un média qui permet l'accès à une information qui, sans lui, aurait pu rester souterraine: Analityka a montré qu'une utilisation optimale de la communication maximisée permise par l'Internet, permettait de progresser vers un affrontement sain des opinions et analyses, et donc une vérité plus probante.

 

Mais l'Internet n'est peut-être qu'un outil. C'est ce que Erik Dacheux tend à prouver dans son ouvrage dédié à la place et aux moyens d'action et de communication des associations dans l'espace public européen[17]. Il décrit les répertoires d'action de ces associations dans un espace national ou européen. Il détaille les actions institutionnelles (procès, lobbyings législatifs, citoyens ou de connivence, etc.), les actions de non-coopération (objection, non-participation, boycott, désobéissance civile, etc.), les actions de légitimation publique (pétitions, manifestations, grèves de la faim, expertise, etc.),  et les actions directes (sabotages, etc.). Il décrit également tous les moyens de communication dont disposent ces associations.

Il ressort de cette étude que l'Internet n'est qu'un outil ou support supplémentaire de cet arsenal associatif, outil certes multiforme et puissant mais qui ne fait que s'ajouter à d'autres moyens d'action dont les citoyens, pour voire leur vœux exaucés par les pouvoirs publics, peuvent user. Le même auteur cite une étude empirique irlandaise[18] sur les usages des nouvelles technologies de communication par les associations de même nationalité: "Les médias interactifs ne révolutionnent pas les pratiques militantes, mais renforcent les capacités organisationnelles des associations en favorisant l'échange de données opérationnelles (date et lieu des manifestations, échanges de textes législatifs, etc.) et en leur offrant une nouvelle possibilité de faire connaître leur point de vue".

Il est tout à fait exact, et les deux cas étudiés nous en ont apporté une nouvelle preuve, que la sphère virtuelle ne peut se passer d'une action tangible dans la sphère réelle pour avoir une quelconque incidence sur lui: manifestation dans le cas de Sans Nous, même chose plus procès, expertises et boycott dans le cas de l'Erika. Les médias traditionnels ont pour les deux cas eu la même importance, permettant de mettre en lumière un mouvement qui n'aurait pas eu sans ce coup de pouce le relatif succès qu'il a eu (Sans Nous), et de publiciser les soubresauts des luttes menées ou organisées sur le réseau (Erika).

 

A la question sur la crédibilité des mouvements virtuels, Jean Philippe Pernot, animateur et initiateur du site manifs.net[19] que nous étudieront en seconde partie, pense "que cette crédibilité viendra de l’incidence sur le réel. Ca veut dire que si tu veux faire un mouvement sur Internet par anticipation à un mouvement réel, si le mouvement se déclenche grâce et par l’Internet... Le meilleur exemple, c’est celui des kinés. Le mec qui a monté son site Internet pour informer les kinés de ce qui se passait et qui est devenu un... presque un syndicat, par la force des choses. Parce que tout se passe dans la réalité, ça ne fera pas l’économie de la radicalisation. Ce sera beaucoup plus radical quand ça passera dans le réel parce qu’il y aura eu une préparation, il y aura eu un avertissement."

 

Mais les deux études citées, l'étude irlandaise et l'étude d'Eric Dacheux précisent: "les associations". Ils ne faut pas oublier dans ce mémoire que les associations seules n'ont pas le monopole de l'accès à l'espace public. Or l'Internet permet la constitution de sphères de contestation plus ou moins molles, qui peuvent certes inclure des associations très classiques, mais aussi de simples personnes soutenant de manière réelle la cause (bénévoles pour l'Erika) ou des élus (collectivités touchées par le mazout). De la même manière, Sans Nous n'est pas une association mais un collectif, sans véritable structure, mouvante et changeante.

Les NTIC élargissent donc les moyens d'action des associations, et pas seulement d'elles, mais peut aussi et surtout leur agréger une population plus large, leur donner un poids que seuls les corporations, lobbies, et syndicats pouvaient jusqu'alors prétendre avoir.


 

Quelles formes pour les actions menées sur l'Internet?

 

Il est indéniable que l'Internet est une réelle nouveauté, à de nombreux niveaux. Mais il est plus difficile de savoir si tout ce qu'il fait naître est nouveau. En quoi la nouvelle économie est elle nouvelle? Le problème est le même avec les mouvements sociaux ou citoyens basés pour tout ou partie sur la communication globalisée: constituent-ils une réelle nouveauté, une évolution, une révolution? Il faut donc les confronter aux théories en présence, au savoir des sciences sociales ou à une partie de celles-ci.

Il faut ici faire la différence entre le cas de Sans Nous et celui très différent de l'Affaire Erika.

 

Eric Neveu décrit dans son ouvrage déjà cité[20] les différentes thèses admises en sciences sociales concernant les mouvements sociaux. Nous nous intéresserons plus précisément à celle développée par Alain Tourraine et quelques collègues majoritairement européens (Melluci, Offe, Kriesi, etc.): le développement de Nouveaux Mouvements Sociaux (NMS). L'action développée par les Sans Nous semble en effet assez bien entrer dans la description qu'un fait Eric Neveu: "La notion de NMS fait référence à deux phénomènes imbriqués. Il s'agit d'une désignation utilisée pour identifier des formes et des types originaux de mobilisations qui émergent dans les années soixante et soixante-dix." La désignation devient théorie et on s'intéresse à l'avènement d'une "société postindustrielle".

Les caractères des NMS sont précisément décrits par les chercheurs: défiance face à la hiérarchie et la rigidité d'une structure, single issue organizations (organisations ad hoc), demandes qualitatives et d'autonomie, non négociables (écologistes demandant la fermeture d'une centrale nucléaire par exemple), construction de zones d'autonomie face à l'Etat. Sans Nous correspond en tous points à ce schéma.

Mais il apporte une nouveauté: son inscription dans une temporalité très courte. Comme un soufflet, Sans Nous s'est dégonflé tout aussi vite qu'il avait pris son poids, quantitativement relatif mais médiatiquement et symboliquement important; ce qui compte plus que tout dans une société mettant la communication au centre de tout combat politique. Il s'est dégonflé, mais non sans obtenir un début d'écho de la part du politique, qui voyant le danger venir, a pris les devant pour couper l'herbe sous le pied d'une organisation en pleine structuration (décision de Lionel Jospin quelques heures avant la manifestation du 13 mai). Le collectif s'inscrivait alors plus ou moins dans ce que le philosophe Hakim Bey[21] appelle des "Zones d'Autonomie Temporaires": l'Internet permet la constitution rapide de centres de contestation mouvant et souples, ouverts à tous, qui disparaissent ou changent de forme dès que la menace de la censure intervient ou quand les demandes ont été entendues. Il prend pour exemple les réseaux de piraterie du 18ème siècle: les pirates se regroupaient en groupes totalement autonomes sur certaines îles, qu'ils quittaient quand les Etats se montraient trop menaçant, pour reformer d'autres groupes sur d'autres îles.

Cette temporalité courte est elle un problème? JP Pernot répond non. Selon lui, "La durée de vie d'une mobilisation sera plus aléatoire, plus difficile à constater. Des gens se regroupent temporairement par communautés temporaires. Ils en font partie, et hop! ils n’en font plus partie. L’affect est dépassé, donc ce n’est plus l’affect qui joue le rôle de liant de la culture, mais l’intérêt, individuel ou collectif. Il y a un rapport beaucoup plus direct à l’intérêt individuel ou collectif, chose qu’il n’y a pas dans le réel-réel. C’est peut-être la redondance qui fera écho demain, et non plus la puissance de feu temporaire. Parce qu’aujourd’hui c’est ça : on fait monter la sauce tout droit et dans ce bras de fer on voit jusqu’où les autres sont capables d’aller. Là ce sera de la redondance, c’est à dire la capacité des uns à se mobiliser temporairement : on peut faire durer le temporaire. La Tour Eiffel en est une bonne illustration."

 

L'Affaire Erika comporte elle aussi sa part de nouveauté et sa part de déjà-vu. Comme nous l'avons indiqué, une telle mobilisation n'est pas nouvelle, les réactions à la catastrophe de 1978 en sont la meilleure illustration. Créer des associations pour lutter contre la pollution maritime, provoquer une campagne contre un pétrolier ou le boycott sont également des actions appartenant au répertoire d'action décrits ci-dessus. L'Internet a au final permis d'optimiser cette lutte, de publiciser la cause, de recruter des volontaires.

Mais ce cas a la particularité d'avoir été un mouvement très transversal: élus locaux ou collectivités locales, bénévoles, associations, experts indépendants ont mis leur mécontentement au diapason, leurs compétences et leur savoir en commun, ont pris en charge ce qu'il considérait être une faillite de l'Etat.

Contrairement à l'action de Sans Nous, condamnée par le temps, celle des personnes impliquées dans  ce grand élan citoyen, semble également être plus pérenne. Le combat ne s'est pas arrêté une fois le nettoyage des côtes effectué et la responsabilité de Total engagée. La plupart des sites créés à l'occasion du naufrage continuent leurs activités, tiennent leurs informations à jour, se posent comme outils de débat, de discussion, de prévention. On peut trouver sur le site Admiroute[22] un nombre conséquent d'articles sur l'affaire, ses tenants et aboutissants. Le même site avance des propositions visiblement rationnellement construites , très argumentés et documentés, pour améliorer la prévention de telles catastrophes. Le site mareenoire.com (à ne pas confondre avec mareenoire.org, plus institutionnel) veut devenir un véritable outil de lobbying auprès du législateur pour l'amélioration des conditions de transport des produits polluants. Le Collectif Citoyen Anti Marées Noires déjà cité est lui aussi toujours actif.

On peut bien sur se demander quelle audience ces sites peuvent avoir plus d'un an après les faits, mais il est certain qu'il continuent à mettre en relation une petite communauté de gens désirant ne pas s'arrêter à la réparation des dégâts mais voulant continuer le débat pour continuer à faire pression sur le politique. Le regroupement des diverses informations, officielles ou non, leur diffusion, la possibilité d'en débattre et de faire sortir des propositions claires permet au savoir d'accéder à une sphère toute autre que la sphère confidentielle et experte à laquelle il est souvent condamné. Le débat peut continuer, le politique devra en tenir compte; c'est peut-être là le début de la "redondance"…

 

            L'Internet ne révolutionne donc pas l'objet classique des mobilisations sociales, mais lui offre de nouvelles frontières, des formes peut-être différentes. Comme le démontre Eric Dacheux, la technique ne révolutionne pas l'objet: seule son mode d'utilisation peut le faire.

L'Internet est à peine né et il est difficile de déterminer ce qu'il pourra advenir quand il sera, s'il l'est un jour, aussi global et omniprésent que promis par ses zélateurs.

 

Mais l'Internet n'influe pas seulement les mobilisations sociales ou citoyennes inscrites dans le réel. L'étude pratique de deux autres associations nous montre que son apport ne se résume pas à un outil supplémentaire mais puissant entre les mains de la société civile.

Semble en effet se constituer sur le réseau une sphère particulière, nouvelle, d'espace public. L'Internet semble en effet être le support idéal pour l'émergence d'un débat plus direct et plus poussé entre citoyens, pour la définition par la société elle même de ses désirs, opinions, demandes. Support idéal, certes, mais problématique.

 

SUITE



[1] Rapport Séguin de 96

[2] http://www.sansnous.org

[3] Dominique WOLTON, op. cit.

[4] William GAMSON "The Strategy of Social Protest", Wadsworth Pub., Belmont

[5] Erik NEVEU "Sociologie des Mouvements Sociaux", coll. Repères, La Découverte

[6] Charles Tilly "From Mobilization to Revolution", Addison-Wesley. Cité par Erik Neveu.

[7] http://www.concar.net/erika/index.shtml

[8] JP BAQUIAST, "L'Etat sait-il utiliser Internet pour gérer les crises?", http://www.admiroutes.asso.fr

[9] Avis sur "La prévention des risques et les conditions de réparation des dommages dus aux pollutions marines"  présenté par M. Michel Muller, rapporteur. On peut le retrouver sur le site du collectif Marée Noire: http://collectif.littoral.free.fr

[10] http://www.radiophare.net

[11] http://www.pays-blanc.com

[12] http://collectif.littoral.free.fr

[13] http://www.mareenoire.org

[14] Sondage Ipsos mars 2000

[15] On peut citer par exemple le film "Marée noire, colère rouge" de M. Vautier

[16] Eric DACHEUX "Vaincre l'Indifférence, les associations dans l'espace public européen", CNRS éditions

[17] Eric DACHEUX, op.cit, chapitre deux.

[18] O'DONNEL, TRENCH & ENNALS, "Weak Connection: final report of the research project on the voluntary sector in the information age", Dublin City University

[19] http://www.manifs.net

[20] Erik NEVEU, op. cit.

[21] Ibid.

[22] Ibid.