DEUXIEME CHAPITRE:

L'Internet citoyen: la formation d'une nouvelle

 sphère de débat public?

 

 

                Nous l'avons vu en première partie, l'Internet peut constituer un puissant outil de mobilisation sociale ou citoyenne. Mais il a la particularité de pouvoir emprunter autant de voies que ses utilisateurs peuvent imaginer pour lui.

Le réseau est un outil: économique ou militant, il est peut-être avant tout un espace formidable d'information et de communication. Ces deux visas pour la reconnaissance, centraux dans un monde qui leur donne une telle importance, sont certes une arme en termes de mouvement social ou citoyen, mais peuvent plus largement, à un niveau sociétal, engendrer des conséquences à long terme plus ou moins profondes. Se met en effet en place sur le réseau, lentement mais sûrement, une sphère informationnelle d'un type tout à fait nouveau: ouverte, transversale, horizontale, théoriquement égalitaire. Celle-ci peut servir tout type de discours, de message, provenant de toutes les sources imaginables. Parmi ces sources, le citoyen, qui dispose assurément d'un moyen puissant d'accéder à l'espace public. Celui-ci est premièrement définit par le philosophe et sociologue allemand Jurgen Habermas[1] comme "un espace de médiation où des personnes privées font usage de la raison pour élaborer un consensus politique". Il a subit selon lui au fil des siècles, depuis son émergence à l'époque des Lumières, présentée comme idéale, une lente dégénérescence, sous l'effet d'un Etat interventionniste brouillant la frontière privé/public et de mass media créant un espace de propagande pour un public massivement loyal. Ces théories sont contestables et contestées[2]. Mais cette définition première constitue quoiqu'il en soit une base acceptable de l'étude qui va suivre. L'Internet, et sa face citoyenne discrète, pourrait en effet être le support idéal d'une évolution réelle de l'espace public, d'un renouveau du citoyen actif. Comme il pourrait ne pas l'être: le réseau pose également des problèmes évident qu'il est nécessaire de prendre en compte. Mais ces problèmes peuvent peut-être être dépassé: cette indéfinition constitue tout le problème d'une époque  mutante.

 


A)    Etude de quelques sites citoyens, outils d'information et de débat.

 

L'Internet n'a jamais été le seul royaume de la start-up brillante et millionnaire, son ouverture à tous types d'initiatives lui a donné un visage tout à fait opposé. Quelques pionniers ont toujours utilisé le réseau à des fins d'information et de promotion d'une citoyenneté d'un type nouveau, plus active et impliquée. Les sites étudiés constituent un choix, parmi d'autres sites qui auraient tout autant mérité de tels soins, mais ils permettent de faire un état des lieux de ce qui peut se faire en France aujourd'hui. Deux aspects pour deux types de sites: l'activation d'un débat et d'une contradiction avec lapetition.com et manifs.net, l'apparition d'un nouveau type d'information avec Place Publique[3], le Hacktivist News Service[4] et Minirezo[5].

 

 

Lapetition.com et manifs.net: deux outils de débat citoyen?

 

Le site lapetition.com est présenté par son animateur François Théry: "Quand j’ai commencé à m’intéresser à l'Internet, j’ai voulu faire le prolongement de mes activités d’architectes en créant un lieu public virtuel . Je l’avais d’abord fait sur minitel puis Internet est arrivé. Je suis spécialisé dans les pétitions, l’idée de départ était de donner à tout le monde l’idée de pouvoir s’exprimer sans être localisé dans un endroit."

Le site est un portail de pétition, un outil permettant à tout un chacun de poster une pétition virtuelle, consultable par tous et que tous peuvent signer. La chose ne se fait pas sans contrôle: François Théry demande à chaque personne désirant publier une pétition une confirmation écrite, les règles imposées par le CNIL sont strictement respectées. Peu de censure: "Il y a parmi les pétitions quelques une qui sont en totale contradiction les unes par rapport aux autres. Il faut bien faire parler la pluralité… Il y a très peu de censure, les seules censures que je fais sur le site, c’est dès qu’on parle de pédophilie et de drogues, ce sont les seuls sujets que je ne laisse pas passer."

Les appels publiés peuvent l'être par de simples particuliers comme par des associations: le page d'introduction précise l'origine et les motivations de l'appel. Parfois, la pétition "cliquée" sur lapetition.com renvoie sur le site de l'association émettrice, qui organise ensuite à sa guise la suite de la procédure. Mais publier à son compte une pétition sur le site de M. Théry est un acte aisé, ne demandant aucune compétence technique particulière.

Signer relève du jeu d'enfant: il suffit d'entrer ses noms, prénoms et adresse (champs obligatoires), éventuellement un e-mail, puis de cliquer sur un simple bouton. Cela pose bien entendu le problème des fausses signatures, invariable dans sa version virtuelle et dans sa version de rue. Ce a quoi M. Théry répond: "Comme dans les pétitions papier, il y a autant de fausses signatures : dans la rue on ne vous demande pas vos papiers. Ca marche un peu au poids, et sur 10 000 signatures, s’il y a 10% qui sont...pas bonnes... je pense que ça ne change pas grand chose au résultat, qu’il y ait 9000 ou 10000... Et quand il y a 100, s’il y en a dix qui sont mauvaises..."

Les pétitions sont diverses et variées. Leurs résultats ont les mêmes caractéristiques. Un appel anti-corrida recueille 238 signatures, la pétition contre les coupures inattendues de connexion pour les utilisateurs du fournisseur d'accès à Internet AOL 27 seulement. Une pétition récente, contre les sous-traitances que la justice d'Etat signe avec la Société Générale, recueille 50 signatures. En revanche, le lien menant vers la pétition organisée par Médecins Sans Frontières dans le cadre de son soutien au gouvernement sud-africain, qui exige des produits médicaux moins chers, annonce fièrement "plus de 200 000 signatures".

La pétition organisée par le biais de la lapetition.com ayant connu le plus franc succès est celle organisée contre la chasse des oiseaux migrateurs: "On est tombé sur une, sur DES associations qui marchent vraiment en réseau, qui sont très bien organisées et équipées. Et on a même reçu des signatures des Etats Unis et du Canada. On a eu des milliers de signatures, ça a fait plusieurs fois planté le serveur." Mais ce succès semble être l'exception, si le nombre de votants peuvent être des critères suffisants d'évaluation du succès ou de l'insuccès.

Le problème, s'il en est un, est le même pour le site manifs.net. Les objectifs sont les mêmes que ceux de lapetition.com: organiser ou participer à des manifestations virtuelles, créer et annoncer des manifestations de rue. Les manifestations virtuelles correspondent peu ou prou à des cyberpétitions, à la différence près que chaque votant est libre de publier à côté de son avis sur les problèmes soulevés, par ailleurs également très divers (pour la paix au Pays Basque, contre les sacs en plastic, contre la taxation des CD vierges, pour le respect du vote démocratique autrichien, etc.). Le nombre de votes et avis est là aussi plutôt faible. Les annonces de manifestations dans la rue sont elles plutôt rares.

Un autre problème se pose. Les NTIC permettent à ceux qui le désirent un coût d'entrée très faible dans certains types de mobilisations citoyennes. L'Internet a cet avantage de permettre une participation à un moindre coût, sans déplacement. Renvoyer un e-mail de protestation aux dizaines de personnes dont on connaît l'adresse (à l'image de ce qui s'est passé dans le cadre de l'affaire Erika-TotalFina), faire la publicité autour de soi d'une pétition en ligne, rédiger un article sur un site ou dans un forum sont autant d'actes faciles et réclamant un minimum d' "implication", au sens le plus physique et temporel du terme. Mais cette implication minimum est problématique, tout comme l'est l'élitisme. Elle décrédibilise sans aucun doute les actions publicisées. Il n'y a rien de comparable entre la symbolique d'une manifestation physique et celle d'une pétition en ligne. Sauf-ci celle ci emporte avec elle l'opinion dans son ensemble.

 

On peut alors légitimement se demander quelle utilité ces sites peuvent avoir pour les causes qu'ils défendent. Il nous suffira d'étudier les discours modestes de l'animateur de lapetition.com et du responsable de manifs.net, Jean Philippe Pernot. Aucun des deux ne prétend avoir créé l'outil qui révolutionnera la mobilisation citoyenne. JP Pernot: "L’objectif de Manifs.net n’est pas d’être la référence de la politique en France, ce n’est pas d’être la référence de la manifestation en France, c’est d’être un site sur lequel les gens peuvent s’exprimer par des manifestation ."

Le poids des actions est sans conteste faible, mais l'importance de ces sites et de tous ceux qui peuvent leur ressembler est ailleurs.

Leur intérêt est d'ouvrir de véritables espaces de débats libres, de laisser à chacun la liberté d'exprimer son avis, son expérience, son idée de la vérité. L'Internet est un média multilatéral: réceptions et émission des informations se croisent et nul ne peut avoir le monopole de l'un ou de l'autre. Les médias nationaux traditionnels, institutionnels, ne peuvent en aucun cas constituer cet espace de débat: leur nature unilatérale et hiérarchique, leurs contraintes financières, commerciales, d'espace ou de temps, ne leur laissent pas cette chance.

Par l'intermédiaire de ces sites, outils simples permettant aux internautes un coût d'entrée très faible dans une sphère de débat réellement égalitaire, chacun peut exprimer ses demandes, envies, besoins, problèmes. Par la constitution de mini-sphères d'expression, nationales ou internationales, les demandes peuvent s'exprimer plus tôt. Grâce à la puissance de diffusion de l'Internet, cette demande peut, si elle agrège suffisamment de supporters, avoir beaucoup plus tôt que traditionnellement un écho important.

JP Pernot met l'accent sur la création de diversité: "Là ce qui est intéressant, c’est que les gens peuvent dire tout et son contraire, et c’est bien dans cette diversité que chacun peut trouver sa vérité, puis la proclamer, la diffuser ou bien la tuer. Chacun fait ce qu’il veut avec sa vérité. Ce qui est intéressant, c’est de pouvoir dire tout et son contraire simultanément, ce qui est intéressant c’est pas qu’il y ait une pensée unique qui s’érige pour dire « voilà comment c’est », c’est que cette diversité là existe et s’exprime."

De telles initiatives permettent de se rapprocher du modèle social décrit par Hannah Arendt dans "La crise de la culture"[6]: une société laissant à la pluralité humaine sa place primordiale dans le monde commun lui devant sa consistance. On se rapproche également de son modèle d'Espace Public, quelque peu différent de celui d'Habermas: c'est pour elle l'espace liant les individus, le lieu où se lie la pluralité pour aboutir non pas à la vérité commune imaginée par l'allemand mais à la doxa, l'opinion commune qui constitue pour elle un mode acceptable d'appréhension du monde. L'Internet pourrait effectivement, s'il suivait cette voie, être cet outil permettant l'émergence de toutes les opinions, dont une "moyenne approximative" donnerait une idée fidèle de l'opinion réelle, c'est à dire non représentée par une quelconque médiation.

 

Mais l'opinion citoyenne a besoin d'information pour se former, et c'est un second aspect sur lequel l'Internet apporte une touche de changement.

 


 

L'information par la base: Minirezo, Hacktivist News Service, Place Publique.

 

Les médias traditionnels ont comme nous l'avons déjà dit, leurs limitations. Ils constituent souvent, et à n'en pas douter, un prisme déformant de la société et de ce qui s'y passe. L'information peut certes être exacte, bien relayée, mais elle ne l'est jamais sans passer par le filtre du journaliste, de son histoire et vécu, de ses contraintes. Celles des médias modernes à diffusion large (temps ou espace, contraintes commerciales) impliquent le ciblage d'une clientèle et donc de son information, le marketing informationnel, le choix éditorial. Impossible de parler de tout, et impossible d'en parler de toutes les manières possibles. Impossible par dessus tout de laisser le lecteur/auditeur/téléspectateur participer à l'élaboration même du média. C'est cette barrière, imposée par la modernité, que l'Internet pourrait aider à dépasser. Le débat citoyen naissant peut se nourrir de médias d'un nouveau type, d'une indépendance indéniable, laissant libre cours à l'expression de tous. Les quelques sites étudiés se proposent d'être des médias citoyens, c'est à dire engagé dans la vie de la cité, dans tous les sens du terme. Ce ne sont bien sur que des pionniers, mais ils indiquent une direction imaginable.

 

Les sites Samizdat et son agence de presse indépendante Hacktivist News Service (de hack: pirater en informatique) et le site Minirezo, également issus du monde mouvant et très actif du web indépendant, participent de ce changement. Samizdat[7] est un site militant très complet, publiant nombre d'articles sur des sujets divers (écologie, mondialisation, politique en général, Internet), annonçant les manifestations leur étant liées, hébergeant quelques sites "amis", proposant une bibliographie en ligne de textes variés sur la société, l'Internet et le rapport entre les deux. Leurs responsables ont décidé de mettre en place une agence de presse totalement indépendante et auto-gérée. Cette Hacktivist News Service[8] doit donner la possibilité aux associations, sections syndicales et "collectifs du mouvement social" de mettre directement en ligne des informations, appels ou communiqués. Les dépêches HNS sont immédiatement disponibles sur le site et indexées. Chaque organisation, dans un panel de domaines large (social, politique, Europe, culture, international, etc.), peut donc très facilement publier ses propres dépêches, articles et appels. Cette mise en commun des savoirs est une chose que ne permet pas le format limité des médias traditionnels, même si elle reste une aventure à prolonger.

Le site Minirezo participe d'un principe proche: c'est un webzine (publication indépendante sur l'Internet) totalement ouvert, à tous niveaux. Y participer est simple: on donne une adresse e-mail sur laquelle est envoyé un mot de passe permettant ensuite de proposer ses propres textes à la communauté. C'est donc, comme HNS, un auto-média. La politique éditoriale est claire: tout ce qui touche de près ou de loin à l'Internet, et même cette règle minimale semble être souvent transgressée. Les articles proposés sont "offerts", libres de droits. Leur tonalité est totalement variable, on trouve sur le site (au mois de mai 2001) des articles ou brèves sur : l'effet désastreux de l'Internet sur la culture, la torture en Tunisie, la politique locale de la cybercité Parthenay, etc. Chacun est libre de poster un commentaire sur n'importe quelle publication du site, d'apporter un supplément d'information, une contradiction, un support. On trouve également sur le site un nombre important de documents archivés sur les diverses utilisation possibles de l'Internet en termes de citoyenneté, sur la net-économie, le journalisme on-line, etc.

Très complet, le site Place Publique[9], d'une manière différente, propose également ses services au citoyen connecté. Il se présente comme "Le site des initiatives citoyennes". Il publie un magazine mensuel, aux sujets divers (gros plan sur le 18ème Arrondissement de Paris, analyses diverses, annonce des actions citoyennes prévues sur le réseau, etc.), propose des espaces d'échanges d'information ou de compétences (forums et système de petites annonces). Une maison des initiatives recense toutes les actions annoncées, par région ou département; des documents et liens sont mis en ligne pour faciliter le travail des gérants d'associations.

 

Cette appropriation d'un média nouveau par le citoyen, grâce à quelques pionniers qui en appelleront peut-être d'autres, dépassant le schéma unilatéral de la diffusion d'information, peut donc participer à un partage de l'information tout à fait nouveau. Une information plus directe, moins filtrée ou filtrée différemment, peut-être plus impliquante car produite par tous ceux qui voudront la produire, multiple. L'Internet constitue en cela aussi un espace de contradiction, mais aussi d'entraide, de mise en commun des compétences.

Le réseau est donc un outil puissant de la mobilisation; il peut élargir le débat public, il peut devenir un média accaparé par les citoyens et à leur service exclusivement: pour l'instant, les optimistes quant à l'avenir de la société du tout-communication semblent avoir raison.

Mais il n'y a pas de miracle: l'apparition d'une nouvelle technologie de communication, et en particulier l'avènement de l'Internet, n'est jamais sans poser certains problèmes.

 

 

 


B) Une problématique ouverture à l'information citoyenne[10]

 

 

Nous l'avons vu dans la précédente sous-partie, l'Internet n'est pas qu'un outil parmi d'autres de la mobilisation sociale, il peut également  et peut-être surtout être l'occasion pour le citoyen de s'approprier un média dont il pourrait faire ce qu'il veut, self-média idéal pour faire entendre sa voix dans un Espace Public élargi. Mais cette ouverture du citoyen à l'information multilatérale via le réseau pourrait n'être qu'une illusion. Elle pose en effet certains problèmes.

Le profil des abonnés à la liste de diffusion de lapetition.com a été étudié par l'intermédiaire d'un questionnaire envoyé à plusieurs milliers de personnes auquel il a été répondu cinquante cinq fois.  L'étude de ses résultats met en évidence le caractère élitiste du nouvel outil de communication, et ce à plusieurs niveaux. Cet élitisme du réseau n'est pas une surprise. La population générale connectée est déjà, comme nous le répètent tous les sondages effectués sur le sujet, une population économiquement et culturellement aisée. Mais s'ajoute à cet élitisme premier, pour le cas particulier des abonnés de lapetition.com, un élitisme de la mobilisation.

Pour comprendre tous les problèmes posés par cette nouvelle sphère d'information et son utilisation, il faudra également soulever les épineuses questions posées par les nouvelles technologies de communication et leur mode d'appropriation par le public.

 

 

 

 

Un élitisme attendu

 

La structure élitiste de la population mondiale connectée ne fait aucun doute. Quatre cent millions d'internautes, mais une répartition très inégale. Plus de 160 millions pour l'Amérique du Nord, environ 110 millions pour l'Europe,  près de 100 pour la zone Asie/Pacifique (qui profite de la présence des Japonais et Coréens, deux peuples très connectés). En revanche, les continents sud-américains, africains, et le Moyen Orient culminent à peine à 20 millions.

Les clivages entre pauvreté et richesse ne se limitent pas aux comparaisons internationales. La ligne de fracture concerne tout autant les pays riches et très connectés eux-mêmes: l'Internet n'est utilisé pour l'instant que par une population aisée et cultivée. La "fracture numérique" n'est pas un thème nouveau. Lionel Jospin déclarait déjà en 1997: "Si ce savoir nouveau n'est pas donné à l'école, le fossé se creusera entre les jeunes dont les parents peuvent acheter un ordinateur et ceux qui n'ont pas cette chance. Nous refusons que le fossé séparant ceux de nos concitoyens qui maîtrisent ces nouveaux outils du reste de la population s'accroisse." En 1998, c'est le chercheur Manuel Castells qui déclare[11]: "les modalités les plus sophistiquées de la communication interactive demeureront l'apanage du segment le plus instruit et le plus aisé de la population des pays les plus riches et les plus instruits".

Les choses n'ont pas foncièrement changé, et Serge Halimi, sceptique quant aux évolutions de l'Internet vers un usage citoyen et engagé[12], le souligne: "Mais, au fait, qui reçoit Internet? Deux enquêtes françaises récentes nous répondent : il s'agit d'individus «bien insérés socialement: les évolutions récentes de l'économie leur sourient». Et, s'en serait on douté, «la représentation des internautes ouvriers reste minuscule»."

Une étude rapide des derniers chiffres publiés sur les internautes français et américains prouve que ce fossé est réel entre les classes sociales les plus aisées, connectée, et celles restant à la traîne de la révolution promise. Une étude récente montre que les cadres supérieurs, professions libérales, indépendants, professions intermédiaires, techniciens, c'est à dire pour utiliser une typologie anglophone les upper and upper-middle class, classes moyennes supérieures et classes supérieures, trustent en France 62,2% des connections. Les classes moins dotées en capital économique et culturel, pour cette fois emprunter les voies bourdieusiennes, se partagent les miettes: employés, ouvriers et agriculteurs accumulent seulement 20,9% des connections.

Posséder un ordinateur n'est pas donné à tout le monde, payer un abonnement ou des frais téléphoniques mensuels parfois chers reste pour beaucoup un luxe. Posséder le savoir technique et logique minimal requis pour utiliser l'outil informatique n'est pas universel, contrairement à l'idée d'une progression ininterrompue et universelle des nouvelles technologies que beaucoup essaient d'imposer. Une recherche sur Internet n'est pas aussi naturelle qu'il n'y paraît, de véritables techniques de navigations doivent être acquises pour ne pas se contenter d'une traditionnelle passivité devant le nouvel outil. On est passé d'une logique de diffusion à une logique de consommation de l'information[13]: mais cette nouvelle consommation plus que toute autre nécessite un savoir et des ressources, culturelles comme économiques, importants.

Sans compter tout ceux qui se passent au quotidien d'un quelconque ordinateur ou téléphone portable, ceux qui refusent de suivre un train à destination inconnue, ceux à qui les touches d'un clavier donnent des boutons. Le fossé n'est alors plus entre riches et pauvres, mais, au sein des riches, entre ceux qui veulent et ceux qui ne veulent pas.

Il ne se crée pas non plus entre hommes et femmes, les femmes atteindront bientôt la parité dans les pays occidentaux (en janvier 2001: 42,6% des connectés en France selon Médiamétrie, 47,8% aux Etats Unis selon Net Value), mais entre générations. En France, Médiamétrie comptait, fin 2000, 57,9% d'individus connectés de moins de 35 ans. Les plus de cinquante ans sont, là aussi on s'en serait douté, complètement largués: 12,2% seulement des utilisateurs de l'Internet.

Le réseau, très demandeur en ressources, en désir et en patience, est aujourd'hui donc loin d'être l'outil universel promis.

 

On pouvait s'attendre à retrouver cet élitisme dans le profil des abonnés de lapetition.com. Il faut noter à nouveau que ce profil n'aspire pas à être généralisé à l'ensemble de la population française mobilisée d'une manière ou d'une autre sur l'internet. Il ne constitue l'étude d'une seule association, de l'un des plus anciens outils de mobilisation, de l'un des sites citoyens les plus visités. Mais il reste révélateur sur de nombreux points.

Son étude révèle des tendances lourdes certes proches du profil général des internautes français (critères de la position sociale, de l'âge…), mais une lecture plus fine révèle des tendances sensiblement différentes, méritant donc un examen attentif.

Les trois catégories sociales les plus favorisée en capital économique (pouvoir d'acheter un ordinateur et de financer une connexion Internet) et culturel (pouvoir de maîtriser l'outil) dominent[14]. Une étude plus fine des personnes cachées sous les statistiques démontre une nette prédominance des métiers de la recherche et de l'enseignement, de nombreux ingénieurs et techniciens supérieurs. On note tout de même une meilleure représentation des employés (14,5%), mais aussi et surtout une forte représentation d'étudiants (20% d'abonnés de lapetition. En revanche, il y a très nette sous-représentation des ouvriers et agriculteurs et inactifs (chômeurs, mères au foyer…).

L'âge statistique des abonnés de lapetition.com n'est pas non plus tout à fait le même  que l'âge statistique de la population générale connectée. De façon surprenante, on note une sous représentation des jeunes (moins de 24 ans) chez les abonnés de la lapetition.com par rapport aux résultats de l'études MMXI (32,9%). Compte tenu des 20% d'étudiants déclarés, on peut en déduire, thèse corroborés par une étude au cas par cas des questionnaires,  que lapetition.com accueille beaucoup de "vieux étudiants" en son sein: thésards, bac+x, etc.

Le résultat de la question sur le niveau d'étude est à ce propos surprenant et conclusif: 30,1% des abonnés déclarent posséder un titre de niveau BAC+5 ou plus, en tout 55,6% ont plus de trois années derrière le BAC.

Pas de surprise, les abonnés de lapetition.com font partie d'une élite, économique mais surtout intellectuelle, plus nette encore que le monde internaute général.

 

Ces résultats peuvent être expliqués par l'étude des réponses concernant les parcours et positionnements politiques ou militants des personnes interrogées. Car au premier élitisme s'en ajoute un second: les abonnés de lapetition.com sont militants et politiques avant d'être internautes. Les sondés ont répondu à 51% avoir un lien quelconque avec une organisation politique ou syndicale. Ces liens ne sont que très rarement précisés par les sondés. Une personne a des liens avec le PS, une autre avec Greenpeace et ATTAC, une troisième se déclare en relation avec les milieux associatifs alternatifs (Act up, Radar), etc. Le contenu explicitement politique de la question a pu heurter ou bloquer certaines personnes. En revanche, à la question apparemment redondante mais plus floue du questionnement politique, les choses s'éclairent: toutes les personnes y ayant répondu se déclarent nettement à gauche (30 réponses explicitement à gauche ou extrême gauche –PS, PC, "rouge", anarchistes-; 15 réponses d'écologistes divers, et deux réponses à droite seulement).

Ce sont donc des personnes a priori déjà intéressées à la cause sociale et citoyenne, deux axes traditionnellement développés par la gauche au sens large (partis, associations, simples particuliers sympathisants). Le résultat de l'enquête sur leur participation à des mouvements réels confirme: 85,4% des interrogés ont déjà participé à une manifestation de rue, une pétition en papier ou tout autre type de mobilisation "réelle". Ce sont même des personne très mobilisées: 34,6% des gens ayant répondu à cette question affirment avoir participé à plus de dix mouvements citoyens ou sociaux, pour des causes diverses et variées. Tous ou presque traînent derrière eux un passé d'actions, généralement assez nombreuses.

L'Internet semble n'être alors pour beaucoup de sondés qu'une évolution, un développement logique –voir technologique- de leur passé de mobilisés.

 

L'Internet ne s'ouvre donc pas à tout le monde, l'Internet citoyen ne s'ouvre pas à tous les citoyens. Aux barrières culturelles, intellectuelles et économiques semble pour le moment s'ajouter celle du militantisme: être un citoyen actif, informé, réactif par le biais de l'Internet suppose un choix et une capacité que tous n'ont pas ou que tous ne désirent pas avoir.  

 


 

Les limites d'un outil problématique

 

Il semble indispensable, comme nous l'annoncions précédemment, de ne pas étudier uniquement la population concernée par cette nouvelle sphère d'information et de communication citoyenne. L'utilisation qu'elle en fait peut aussi être révélatrice des chances de succès ou d'insuccès de l'Internet citoyen. Nous nous sommes donc penché sur quelques aspects de cette utilisation dans le questionnaire: diffusion, réception, publicisation, utilisation des compétences. Chacun de ces domaines pourrait poser problème.

 

Quant aux origines de la "mobilisation", il est évident au vu des résultats de l'enquête que leur mode de surgissement, souvent soudain, brouille les pistes. D'où quelques questions sur leurs origines et leur traçabilité, mot à la mode appelé à l'être encore plus. Nous savons en effet maintenant qui participe. Mais ces personnes savent-elles à quoi elles participent et qui en est à l'origine?

"Savez vous d'où est partie la mobilisation à laquelle vous participez ou avez participé, comment en avez vous entendu parler?" : quarante personnes ont répondu à cette double question ouverte. Mais parmi elles, seules neuf personnes répondent explicitement "oui" à la première partie de la question (connaissez-vous l'origine de la mobilisation?). Six personnes reconnaissent ne pas connaître l'origine de la mobilisation.

Plus éclairante est la question ouverte "comment avez vous entendu parler de la mobilisation à laquelle vous participez?", à laquelle les sondés répondent avec éclectisme. On découvre tout de même sans surprise la forte prédominance de l'e-mail avec près de 30% des 42 réponses. L'e-mail est sans conteste l'un des principaux atouts de l'Internet en matière de communication. Il ne coûte rien ou presque: envoyer un e-mail à 1000 personnes à travers le monde coûte dorénavant moins cher qu'une simple lettre classique timbrée à trois francs: il n'est donc pas rare, compte tenu de la facilité de propagation de la chose, qu'un e-mail d'appel à la pétition ou un message envoyé à dix premières personnes se retrouve dans la boîte aux lettres de milliers d'autres. Le privé et le public peuvent vite devenir intimement liés.

Mais il pose un problème évident de traçabilité. Il est possible de posséder plusieurs adresses e-mails –plus difficile de posséder plusieurs adresses physiques, et ainsi de procéder à ce que Jean Philippe Pernot, initiateur de manifs.net, appelle "de la schizophrénisation volontaire".

L'e-mail n'est que rarement une source "certifiée": ses diffusions larges (voire exponentielles) et en réseau, sur le modèle du virus informationnel (les professionnels du marketing parlent de "marketing viral"), ne laisse aucune trace de sa véritable origine.

L'un des sondés affirme vérifier la pertinence et la réalité des pétitions grâce au site "Hoax Buster"[15] base de données consacrée aux "canulars" en ligne (hoaxes), messages faisant le tour du monde sans véritable but sinon que celui d'envahir les boîtes au lettres (le "spamming"). Il peut s'agir, forme la plus répandue, d'e-mails d'alerte concernant un nouveau virus aux propriétés effrayante, message portant souvent une pseudo-caution scientifique en faisant référence à tel ou tel service de telle ou telle grande compagnie informatique. Il peut également s'agir de chaînes toutes plus farfelues les unes que les autres, promettant bonheur et éternité à ceux qui font l'effort de ne pas la rompre et de la diffuser autour d'eux.

Il peut tout autant s'agir de pétitions ou d'appel à la mobilisation. Une pétition a circulé en novembre 2000 sur la condition des femmes afghanes. Quelques heures ou jours après, selon sa place dans la chaîne, un second message circulait pour annoncer que la pétition était un "canular", ou du moins que son origine n'étant pas claire, il fallait éviter de la faire circuler.

Selon le site Hoax Buster, cette pétition était à la base réelle et est d'ailleurs toujours régulièrement envoyée, mais la plupart des e-mails reçus étaient des faux, sans possibilité de signature, permettant aux "spammers" (amateurs de l'envahissement des boîtes aux lettres) de se constituer une solide base de donnée d'adresses valides.

L'arme de l'e-mail est donc à double tranchant et peut prêter ses facultés mutantes et reproductives à tous types de mouvements, canulars inutiles comme causes réelles. Comment alors faire la part des choses? Comme le fait Denis de Rougemont[16], il est important de faire la distinction entre information et connaissance: l'information sur Internet n'est pas plus certifiée que l'information en provenance des médias traditionnels. L'absence de règles (légales ou déontologiques), dénoncée par Dominique Wolton, tout comme l'absence de médiation institutionnelle, pourrait même obliger l'internaute moyen à se méfier plus encore de ce qui est présenté comme "vérité incontestable" sur le réseau.

 

Toujours sans surprise, on peut également remarquer la relative importance des médias traditionnels dans le développement originel et la diffusion des cyber-mobilisations.

François Théry, responsable de lapetition.com confirme le rôle accélérateur des médias traditionnels: "Je suis référencé dans tous les moteurs de recherche, j’ai fait un contrat de référencement, ça a beaucoup aidé. En parallèle des journaux, enfin des médias: il y a eu des journaux, des télés, TF1, M6... A chaque fois qu’il y a un article sur une pétition, le journaliste met à la fin l’adresse du site."

Même si elles semblent pouvoir se passer de ce relais réel, comme le montre le nombre élevé des personnes ayant eu vent de la mobilisation dans le circuit fermé de l'Internet (e-mail, sites webs, relations diverses tissées sur la toile), les médias traditionnels peuvent, nous l'avons déjà dit, jouer un rôle d'ouverture et de crédibilisation. La publicité offerte par les médias traditionnels à certains mouvements leur permet de se développer beaucoup plus rapidement et de toucher des populations d'internautes n'ayant au départ que peu de rapports avec la mobilisation citoyenne, ou qui n'auraient pas eu accès à l'information sans eux. L'exemple de la peine de mort aux USA est assez frappant: quatre des huit personnes ayant participé à ces pétitions citent comme source les articles parus dans Télérama ou Libération.

On remarquera enfin sur le front des origines le faible nombre de réponses concernant les recherches personnelles. On se démarque ici notablement du schéma classique de l'engagement, qui suppose pour beaucoup la recherche d'une organisation à laquelle participer, un choix personnel, un engagement et une implication plus ou moins marqué.  La plupart des sondés semblent ainsi n'être que les récepteurs –et ensuite pourquoi pas les relais, de mobilisations initiées loin d'eux.

Relative faiblesse également des relations personnelles, des liens amicaux ou professionnels. Les réseaux se construisant autour d'une cyber-action se fabriquent entre des personnes qui à la base ne se connaissent pas: logique compte tenu de l'anonymat et de l'aspect communicationnel global (on entre en contact avec des personnes inconnues) de l'Internet.

 

L'Internet dans sa vision idéaliste doit être un monde de partage: diffusion fluide des informations et compétences, du savoir, de la culture. Pourtant, lorsqu'on s'intéresse à l'utilisation réelle des compétence de tout un chacun par les "organisateurs" de mobilisations, on peut aussi mettre un bémol à cette vision peut-être trop optimiste.

Cette question, l'un des thèmes les plus abordés par les ardents supporters du réseau, peut être rapprochée de ce thème de la naissance et diffusion de l'action citoyenne. C'est en effet par cette mise à profit des talents et relations de chacun que l'action citoyenne initiée sur l'Internet a le plus de chances de ne pas rester sans lendemain. Etant donné le profil des individus, il serait en effet probablement utile aux causes défendues d'utiliser leurs compétences et talents divers (beaucoup de techniciens en informatique, d'universitaires, professeurs, etc.).

Ce thème a été abordé dans le questionnaire par une petite série de questions. La première concernait l'utilisation des compétences de chacun par les organisateurs de la manifestation, avec précisions demandées en cas de "oui" (quelles compétences?).

Seule une minorité, non négligeable pour autant, a répondu oui :37,7%. Parmi elles, seules cinq personnes ont précisé quelles compétences personnelles étaient mises à profit: contacts et diffusion, rédaction, compétences informatiques sont citées. D'autres "oui" sont en fait des personnes ayant compris la question au sens associatif le plus large.

Aux personnes répondant "non" à cette première question (les deux tiers environ), il était demandé si elles souhaitaient à l'avenir que leurs compétences soient utilisées par les "mobilisateurs". Dix neuf répondent oui, dix huit non, égalité presque parfaite.

Parmi les dix-huit personnes ne souhaitant pas impliquer leurs propres compétences dans une mobilisation future, neuf le font par manque de temps. Une personne a contacté les organisateurs sans réponse. Quatre personnes mettent clairement en avant leur volonté de ne pas s'impliquer d'avantage, l'une d'entre elles refusant de s'impliquer plus en avant dans des cyber-mobilisations qui n'ont pour elle que peu d'intérêt. Un extrait, unique, d'un lucide: "je dois être un gros feignant de consommateur qui se rassure de temps en temps".

La synergie des compétences n'a donc pas eu lieu, et l'élite ne semble pas s'ouvrir très vite. Même si nous le verrons dans la troisième sous-partie de ce second chapitre, tout n'est pas perdu pour ceux voulant faire de l'Internet un espace infini de partage des savoirs.

 

Quant à l'information, une fois lancée la mobilisation ou campagne d'information, elle semble ne pas suivre les chemins qu'on lui prête. La forme en réseau de la communication sur l'Internet devrait lui allouer une liberté totale. Pas de hiérarchie: l'information peut venir de toute part, le réseau est libre et mutant, un leader d'opinion peut en remplacer un autre en quelques heures. Tout le monde est la source de sa propre information ou sélections d'informations, libre de la diffuser largement et facilement, la somme de toutes ces opinion naissantes et mourantes formant une opinion globale réalisée.

Pourtant, rien de semblable ou d'approchant ne se dégage de l'étude effectuée sur les fidèles de la petition.com. Encore une fois, ce n'est peut-être pas un panel tout à fait représentatif de la foule des cybermobilisés, mais quelques éléments important en ressortent. 40% des sondés considèrent que l'information ne circule que du "haut" vers le "bas", des organisateurs vers les mobilisés. Ceux-ci ne font peut-être pas partie des chaînes et réseaux d'e-mails, et l'intervention d'un initiateur clairement défini, malgré la faculté de l'Internet de mettre à plat la structure pyramidale traditionnelle de la mobilisation (le leader décide quelle action mener et en appelle à ses fidèles), semble pour ces personnes rester d'actualité. Environ un tiers de ces personnes semblent regretter cette diffusion unilatérale de l'information, déclarant que cette dernière circule mal.

En revanche, 43,6% des personnes débusquent leur information auprès des autres mobilisés tout autant qu'auprès des organisateurs: une fois initié, le mouvement se diffuse donc tout de même au sein de la communauté mobilisée. On retrouve dans ce cas la même proportion de personnes considérant alors que l'information circule mal (un tiers), ce qui tend à prouver la subsistance de "goulots d'étranglement" ou d'insuffisances des relais.

Le nombre de réponses cumulées entre la catégorie "des organisateurs…" et celle "dans les deux sens" forme une écrasante majorité (89,6%), ce qui confirme l'importance des structures de l'action citoyenne sur l'Internet. En effet, seuls 16% des sondés déclarent se passer de ces structures et initiateurs, n'ayant comme unique source d'information les autres mobilisés.

L'information ne se passe pas d'informateurs, sa circulation fluide et idéale n'est pas encore réalisée.

 

 

Au vu de ces quelques éléments, pas de révolution radicale. L'Espace Public rêvé par Arendt n'est pas encore là. L'embryon d'un tel espace sur l'Internet se voit truster par une élite ciblée militante et active, et la généralisation peut sembler loin. Le militantisme et le désir de citoyenneté active ne naissent pas du réseau, la technique ne fait pas naître des milliers d'engagés, de débateurs, par sa simple existence. L'agora virtuelle égalitaire, citée par Christophe Gibout dans l'ouvrage collectif "Invention et réinvention de la citoyenneté"[17] est effectivement loin d'être une réalité, et on peut se demander quels chemins lui seront proposés pour passer du rêve au concret.

Pas d'éclatement des structures non plus. Pierre Chambat, dans l'ouvrage collectif "L'Espace Public sous l'emprise de la communication"[18] déclare: "Que reste t il de commun (…) quand les médias, éclatés dans la satisfaction des goûts divers, ne remplissent plus leur fonction médiatrice de mise en forme et de mise en perspective de l'information en vue de la rendre accessible à tout un chacun?". Nous n'en sommes pas là. L'internaute, qui est loin d'être le seul au sein de la société, loin d'avoir accédé le paradis de la subjectivité et de la liberté de conscience, a toujours besoin de structures, de leaders. Les inquiétudes de Dominique Wolton sur la gestion des différences et de l'altérité, tout comme celles de Philippe Breton sur une société du tout-argumentable, du tout-subjectif, une société sans repères, sans pour autant être sans fondement, sont peut-être à l'heure actuelle trop radicale, trop projetées dans un futur encore largement incertain.

L'opinion ne change pas non plus radicalement: elle reste à plusieurs étages, comme décrite par le sociologue américain Katz pour son homologue réputé Lazarsfeld dans une étude sur le comportement des consommatrices de la mode et des loisirs dans la ville de Decatur, aux Etats Unis dans années 50, étude fondatrice de la sociologie de la communication[19]. Développant la théorie du two-step flow, il montraient dans leurs études que l'information ne pouvait se passer de filtres après sa diffusion première, les "leaders d'opinions", groupe primaire d'informateurs, constituant le premier de ces filtres. L'Internet ne révolutionne pas ce schéma: une élite militante et politisée, d'une certaine manière les leaders d'une certaine opinion, mène un débat, certes plus facilement, mais qui ne filtre que par goutte vers un public plus large mis à l'écart. L'information globalisée, sans traitement d'aucune sorte, n'existe pas.

 

Ceci constitue un état des lieux contemporain, mais il ne faut en aucun cas oublier que la société n'en est qu'à ses premiers contacts avec un objet dont elle ne connaît pas encore la portée et la puissance. L'Internet se bâtit sur le futur qu'on lui imagine. "Le virtuel est un réel en cours de réalisation" selon JP Pernot: quelques perspectives de cette réalisation pourront redonner espoir aux déçus du réseau.

 


 

C) Quel avenir pour l'internet citoyen?

 

Nous l'avons vu, la sphère de débat citoyenne qui semble pouvoir se former par l'intermédiaire de l'Internet pose de nombreux problèmes. Le premier d'entre eux, dont nous allons parler dans cette dernière sous-partie, est celui de la relative fermeture, malgré une accessibilité formellement universelle, à une importante catégorie de la population: personnes ne disposant pas d'un accès au réseau, personne ne s'intéressant pas à cette forme renouvelée de communication ou de citoyenneté. Celle-ci ne semble pas pour le moment vouloir s'imposer naturellement. Il est donc nécessaire de sonder un futur proche pour voir quelles évolutions sont possibles.

 

La démocratisation de l'Internet

 

Celle-ci ne fait, à l'échelle de nos pays occidentaux en phase d'équipement informatique à pas presque forcé, aucun doute. Bien sûr, la création d'un fossé nord-sud est une évidence sur laquelle nous ne reviendrons pas, ce mémoire étant centré sur la France.

Au niveau mondial, l'institut Computer Industry Almanac estimait en novembre 1999 à près de 490 millions le nombre potentiel d'internautes en 2002, 720 millions trois ans plus tard[20].

Selon Idate, le nombre d'internautes européens devrait passer d'environ 145 millions en 2001 à 250 millions en 2004[21]. En France, un sondage de la Sofres annonçait en juillet 2000 que 15% des foyers français étaient déjà connectés, que 7% des foyers comptaient se connecter au cours des 6 mois qui allaient suivre. L'institut CSA-TMO comptait quant à lui 8,2 millions d'internautes en France en mars 2001[22].

Cette diffusion pourrait s'effectuer dans une sphère plus large que l'unique classe des "CSP+". Selon Novatris, on notait déjà dans une étude de septembre 2000 par rapport aux études précédentes une meilleure représentativité des CSP (21% d'employés contre 18% de cadres, 29% des nouveaux internautes étant des employés).

L'Internet bénéficie des évolutions sociologiques et technologiques. L'équipement informatique ne cesse de progresser, dans les deux sens. Il progresse tout d'abord techniquement: la loi de Moore, du nom du fondateur d'Intel, dispose que "la puissance d'un microprocesseur double tous les dix-huit mois". Ce processus a provoqué une véritable chute des prix, en particulier pour le matériel informatique à la technologie la moins avancée. Matériel informatique "bas de gamme" qui permet déjà techniquement sans aucun problème l'accès à l'Internet. Il progresse donc également démographiquement, un nombre grandissant de foyers pouvant s'équiper d'un ordinateur (offre de location-vente, accès à Internet compris, pour 200 Francs par mois). Comme le dit Jean Philippe Pernot[23]: "L‘économique a des avantages : ça permet d’activer le processus, de réduire le coût de fabrication d’un ordinateur, de rendre accessible l’Internet plus facilement à plus de gens, de développer le haut-débit..."

 

De plus, l'accès est imaginable sous d'autres formes que celle d'un accès individuel (à son domicile, sur son lieu de travail…). Ce schéma n'est pas malgré ce que l'on pourrait croire en train de s'imposer. Le même Jean Pierre Pernot dit à ce propos: "Peut-être y aura t il  des gens qui seront l’outil de connexion pour leurs proches, familles ou voisins, dans une logique de sociabilité, qui rapproche les gens entre eux, pour aller sur Internet. Il y a le voisin qui va aller chercher pour la fille de son voisin des documents sur je sais pas quoi pour son bac. Et on a une sociabilité qui se rétablit alors qu’elle n’existait plus, tout ça grâce à de nouveaux moyens de communication."

Le politique et l'économique se sont en outre semble-t-il bien rendu compte des potentiels énormes de la "révolution numérique", et s'emboîtent le pas pour tenter chacun à leur manière de rendre l'ordinateur et son prolongement naturel l'Internet indispensables et accessibles à tous. Les cybercafés se multiplient, ont une audience en constante progression, et permettent un accès peu coûteux. Jean Marie Messier, plus haut responsable de Vivendi, multinationale clairement positionnée sur les nouveaux marchés que constituent les réseaux de communication de toutes sortes, a très récemment lancé un plan d'accès facilité à l'informatique pour l'ensemble de ses employés. Comme Ford essayait de faire de ses ouvriers ses premiers clients, en quelque sorte…

 

Le développement de l'Internet ne fait donc aucun doute. La radio a mis trente-huit ans pour passer la barre des cinquante millions d'utilisateurs, le téléviseur treize ans, le World Wide Web a peine quatre. Les foyers les plus défavorisés disposent aujourd'hui d'une télévision: il est possible d'imaginer qu'il pourrait en être de même avec l'ordinateur. Qui, soit dit en passant, n'est plus l'outil unique de connexion au réseau (consoles de jeu, téléviseurs "on line", etc.). Sa démocratisation est semble-t-il possible, voire souhaitée par la plupart des grands acteurs économiques et politiques. Il deviendra, si le discours "tout-cyber" ne se retourne pas contre lui-même, le média unique, à la croisée de tous les autres. Par la même indispensable à tous.

Mais qu'en est-il de la démocratisation de l'embryon de débat global et citoyen que le réseau a le pouvoir de faire se développer? Plus clairement: si l'avenir commercial de l'Internet ne laisse pas beaucoup de doutes, qu'en est-il de son utilisation citoyenne?


 

 

La démocratisation du débat: le rôle des élites

 

Le sceptique Dominique Wolton affirme que "l'égalité d'accès à l'information ne crée pas l'égalité des compétences face à l'information". Argument auquel la journaliste Mona Chollet, s'oppose[24], tout comme elle s'oppose à la volonté de ce dernier de renforcer le contrôle de l'Internet pour éviter les dérives. Elle déclare à Paris Match: "Faut-il fermer les bibliothèques parce que les gens ne savent pas lire?"

La plus grande facilité d'accès au réseau dans un avenir plus ou moins proche et pour une population plus large qu'aujourd'hui ne débouchera pas forcément sur une volonté de tous de se l'approprier en vue d'une utilisation citoyenne. On retrouve en tous points les évolutions qu'ont connu le débat sur l'espace public et les notions s'y rattachant.

Jurgen Habermas dans son séminal "L'Espace Public" décrivait la constitution d'une sphère privée et bourgeoise de débat, grâce à une individualisation croissante, et à partir des structures pré-existantes que furent les clubs ou loges maçonniques. L'esprit critique pouvait dès lors se développer, la bourgeoisie pouvait commencer à faire entendre sa voix et demander de l'Etat une plus grande satisfaction de ses besoins.

La constitution de communautés virtuelles de discussion, d'échange, de contradiction pourrait aujourd'hui ressembler à ce schéma. Le sociologue français Maurice Aghulon a décrit dans son étude sur le Var du 18e siècle la diffusion de la discussion politique des cercles bourgeois à des cercles plus populaires. Cette diffusion a été selon lui rendue possible par un tissu associatif et social dense (la sociabilité au sens d'Aghulon): loges maçonniques et clubs chez les bourgeois, chambrées et mutuelles pour les paysans. Cette sociabilité, l'interpénétration des milieux bourgeois et paysans, a permis une transmission verticale up-down de l'esprit démocratique vers une population plus large.

Il est bien sûr, et malheureusement, impossible de se projeter dans le futur. Mais, nous l'avons noté, le profil des personnes étudiées est un profil de gauche, libertaire, relativement âgé et éduqué. Le profil de ces pionniers les amène sans aucun doute à vouloir une société civile plus active dans sa citoyenneté, plus directement en contact avec une information plus précise, avec la gestion au quotidien de ses intérêts. C'est la capacité de cette élite à s'ouvrir, à trouver les moyens d'ouvrir ce nouvel espace à une population peu au courant de ses batailles souterraines, à contrer la tendance actuelle de l'Internet au tout-marchand, qui déterminera l'avenir du réseau citoyen. La foule de leaders d'opinion ne demande qu'à s'élargir et en a la possibilité technique.

 

Le rôle des élites politiques est également important. On connaît leur empressement à combler le retard de la France (pour notre cas particulier) en matière de nouvelles technologies, l'esprit encore plein de leurs promesses. Mais c'est un rattrapage économique et démographique qui ne dit en rien comment l'Etat et le politique compte utiliser l'outil pour se rapprocher de ses citoyens. Jean Pierre Pernot: "Il faut savoir penser l’outil, il faut savoir penser le politique, et il faut surtout pouvoir le penser sur le long-terme." Pour l'instant, une majorité de politiques voient clairement les avantages de l'Internet en termes de transparence de la vie publique et de publicisation de l'action gouvernementale, mais peu se préparent à ce que l'Internet pourrait permettre.

Car le paysage peut se modifier, le rapport de force changer. L'opinion peut émerger, grâce à la technique, plus "purement" et rapidement (mais aussi plus confusément) que par l'intermédiaire des traditionnels sondages. Autour d'intérêts très spécifiques, des collectifs ou associations ad hoc peuvent plus facilement que jamais, et à un niveau local comme national ou international, se constituer pour demander quelque chose au gouvernement en place. Le citoyen a le pouvoir, en l'état des choses, de l'approprier un outil qui pourrait renverser ou modifier formidablement son rapport à la représentation et à la participation, transformant ainsi en profondeur la démocratie. Si les pouvoirs publics lui laissent cette chance: leur réaction, l'articulation de leurs objectifs à long terme et des actions citoyennes émergentes, déterminera tout autant que l'action de l'élite de l'information déjà traitée l'avenir de ces pratiques nouvelles.

 

SUITE


[1] Jurgen HABERMAS, "L'espace Public", Payot.

[2] Cf. Eric DACHEUX, op. cit., chapitre 4

[3] http://www.place-publique.fr

[4] http://www.samizdat.net/hns/

[5] http://www.minirezo.net

[6] Hannah ARENDT, "La Crise de la culture", Gallimard

[7] http://www.samizdat.net

[8] http://www.samizdat.net/hns/

[9] http://www.place-publique.fr

[10] Toutes les statistiques citées dans ces deux paragraphes sont lisibles sous formes de tableaux en annexes 1 et 2.

[11] M. CASTELLS, "La Société en réseaux. L'ère de l'information", Fayard

[12] S. HALIMI: "Espace de démocratie ou nouvelle ségrégation? -Des «cyber-résistants» trop euphoriques", le Monde Diplomatique, août 2000

[13] Pierre CHAMBAT, "Espace Public, Espace privé: le rôle de la médiation technique", in "L'EP sous l'emprise de la communication", sous la direction d'Isabelle PAILLART.

[14] Chefs d'entreprises, cadres et professions intellectuelles supérieures et "professions intermédiaires" (instituteurs, professions administratives et commerciales, techniciens…) cumulent 53,6% des réponses obtenues.

[15] http://hoaxbusters.ciac.org/

[16] Denis de ROUGEMONT, "L'information n'est pas savoir", revue Diogène n°116

[17] Christophe GIBOUT "Internet: de la citoyenneté retrouvée à la citoyenneté confisquée?" in "Invention et réinvention de la citoyenneté", sous la direction de Claude Fievet, ed. Joelle Sampy

[18] Pierre CHAMBAT, op. cit.

[19] LAZARSFELD & KATZ, "Personal Influence: the part played by people in the flow of mass information", 1955

[20] Source: http://www.journaldunet.com

[21] Voir Le Monde – Dossiers & Documents – "Au cœur de la netéconomie", février 2001.

[22] Source: http://www.journaldunet.com

[23] Responsable de Manifs.net

[24] Mona CHOLLET "Marchands et citoyens, la guerre de l'internet", éd. L'Atalante.